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Entretien avec Douma Nguemessou

Chef du Département Santé Animale · INSEM · Institut National Supérieur d'Élevage de Moussoro · Tchad

🎙️ Entretien enregistré 🌍 Moussoro – Tchad 🌿 Projet APES-Tchad · 2025
Jikolmai Consultant APES – Volet orientation et insertion
Douma Nguemessou Chef de Département · Maître vétérinaire · INSEM
Présentation et contexte
Jikolmai
Bonjour. Je m'appelle Jikolmai, je fais partie de l'équipe du projet APES — Appui à la Professionnalisation de l'Enseignement Supérieur au Tchad. Je suis en charge du volet orientation et insertion professionnelle des étudiants qui sortent de nos établissements de formation bénéficiaires du projet. Nous en comptons six au total.

L'objectif est de mettre en place une plateforme numérique pour accompagner la formation et l'insertion professionnelle de nos jeunes. Le volet qui concerne l'orientation et l'insertion se concrétisera par la création de cellules d'aide à l'orientation et à l'insertion professionnelle au sein de ces établissements.

C'est dans ce cadre que nous allons échanger aujourd'hui, pour voir comment le département que vous dirigez peut contribuer à ce diagnostic de terrain, afin d'accompagner les étudiants et d'assurer leur suivi après la formation. Car la formation est un moyen, mais sa finalité est que chaque jeune trouve un emploi et s'insère dans la vie active. C'est là que notre mission de former et d'insérer sera accomplie.

Nous allons nous entretenir pendant une vingtaine de minutes autour de cette préoccupation. Pour commencer, je voudrais faire votre connaissance : pouvez-vous vous présenter, me parler de votre quotidien à la tête de votre département et des responsabilités qui vous incombent ?
Parcours et responsabilités
Douma Nguemessou
Je m'appelle Douma Nguemessou, je suis vétérinaire de formation et ancien chercheur. Je suis chef du département de santé animale à l'Institut national supérieur d'élevage de Moussoro.

Le département compte actuellement 30 étudiants : 20 en troisième année et 10 en deuxième année. En deuxième année, nous avons 3 matières, et en troisième année, 10 matières. Le département fonctionne principalement avec des enseignants permanents, auxquels s'ajoutent 2 ou 3 vacataires. J'enseigne moi-même une matière en troisième année et 5 matières en deuxième année.

Dès l'arrivée des étudiants, j'ai à cœur de leur donner une vision claire de leur avenir professionnel. Je leur explique ce que signifie travailler dans la santé animale : soigner les animaux, inspecter les viandes afin que la population consomme des produits sains. Je leur pose également la question de leur vocation : avez-vous des animaux chez vous ? Aimez-vous les animaux ? Car la santé animale est un secteur libéral — même sans être recruté par la fonction publique, il est possible de travailler.

Certains disent qu'ils aiment les animaux, d'autres non, mais ils ont la volonté de devenir des soignants pour les animaux. Je les encourage alors à terminer sérieusement leur cursus, puis à aller sur le terrain. Je leur dis également que s'ils ne sont pas intégrés à la fonction publique, ils devront se faire connaître eux-mêmes : aller vers les éleveurs, se présenter comme des agents vétérinaires formés pour soigner les animaux, leur expliquer les maladies, dispenser des conseils, administrer des traitements jusqu'à la guérison. En achetant des médicaments de bonne qualité et en réussissant leurs traitements, ils se feront une réputation et les éleveurs les solliciteront.

Je mets également certains diplômés en contact avec des personnes qui me sollicitent pour faire soigner leurs animaux. Je les prépare à l'autonomie, car l'État n'a généralement pas les moyens de les employer. Je cite souvent l'exemple de l'ex-ministre Amidou, qui, après une mission de terrain, avait demandé de former 5 000 agents en trois ans, car il n'y avait pas d'agents sur le terrain. Ces étudiants devaient être récupérés par la fonction publique et déployés, mais cela ne s'est pas produit. Sur les 300 à 400 formés, nombreux sont encore sans emploi, certains ont changé de métier. C'est regrettable.

Les étudiants qui terminent leur formation souffrent du chômage. Ceux qui n'ont pas la volonté de se vendre eux-mêmes finissent par traîner dans les quartiers.
État des lieux – Dispositifs existants
Jikolmai
Votre description illustre bien les difficultés d'insertion et de création d'emploi après la formation. Dans ce cadre, je voudrais faire un état des lieux des ressources disponibles pour accompagner et orienter les étudiants. Pouvez-vous décrire les dispositifs, même informels, qui existent au sein de votre département pour l'orientation et l'insertion ?
Douma Nguemessou
Nous avons une clinique au département. Lorsque les cours théoriques sont terminés, nous descendons sur le terrain pour soigner des animaux. Nous allons également dans les quartiers, même si cela n'est pas sans difficultés — si un animal vient à mourir, les éleveurs peuvent s'en prendre à vous.

En 2021-2022, je me rendais dans les quartiers avec les étudiants. Nous avions des médicaments : nous traitions les animaux parasités avec des multivitamines et ceux atteints d'infections avec des antibiotiques, en assurant le suivi jusqu'à la guérison. Suite à ces interventions, certains éleveurs se sont fait connaître et viennent désormais au département pour solliciter les étudiants. Lors de mon départ, j'ai délégué quelques étudiants pour assurer le suivi.
Jikolmai
Vous appelez ça une clinique ?
Douma Nguemessou
Oui. Cette clinique dispose de nos propres animaux sur lesquels nous intervenons. Nous n'avons pas toujours les médicaments nécessaires ; parfois nous les achetons nous-mêmes.
Jikolmai
C'est intéressant : votre département dispose d'une clinique qui effectue un travail bénévole auprès de la population. Quand vous dites que c'est informel, cela signifie que vous partez sans autorisation officielle ?
Douma Nguemessou
Oui, nous partons sans autorisation formelle. Je demande aux étudiants qui connaissent des éleveurs dans leur entourage de les informer, et quand ceux-ci donnent leur accord, nous y allons. Cela montre aux étudiants comment, après leur formation, développer une activité de soins aux animaux.

La population commence d'ailleurs à nous solliciter. Récemment, un éleveur est venu car ses chèvres étaient malades. Les étudiants sont intervenus et ont obtenu des résultats. L'éleveur les a récompensés et est revenu. S'ils continuent ainsi, ils peuvent en vivre.
Ressources et cellule d'orientation
Jikolmai
C'est justement pour cela qu'ils sont formés. Et comme on dit, l'État a l'obligation de former, mais pas celle de donner du travail. C'est à chacun de développer son activité personnelle — c'est ce qu'on appelle une fonction libérale.

Parlons maintenant des ressources. Si l'on devait mettre en place une structure formelle pour l'orientation et l'insertion, de quelles ressources auriez-vous besoin ?
Douma Nguemessou
Nos ressources actuelles se limitent à nos propres animaux, qui nous permettent de faire des travaux pratiques. En dehors de cela, nous n'avons pas de matériel de travaux pratiques digne de ce nom. Nos laboratoires ne sont pas équipés pour faire des analyses. Il nous faudrait des laboratoires bien équipés pour effectuer des prélèvements et des analyses.
Jikolmai
Et concernant la création d'une cellule d'orientation au sein de l'INSEM, qu'en pensez-vous ?
Douma Nguemessou
Ce serait une très bonne chose. Si une telle structure existait pour orienter les étudiants vers l'emploi dès la fin de leur formation, cela permettrait de les accompagner vers l'autonomie. Je soutiens pleinement cette idée.

Pour fonctionner efficacement, cette cellule aurait besoin de ressources humaines qualifiées, capables d'orienter les jeunes, ainsi que des moyens adéquats pour leur permettre de travailler correctement.
Accompagnement des étudiants
Jikolmai
Revenons sur l'accompagnement des étudiants. Comment viennent-ils vous exprimer leurs préoccupations liées à leur avenir professionnel ?
Douma Nguemessou
C'est une question quotidienne. Certains étudiants arrivent en ne sachant pas vraiment pourquoi ils ont choisi cette filière — souvent parce que leurs parents les y ont orientés. Ils me demandent : « Que vais-je devenir après la formation ? » Je leur explique qu'ils sont formés pour travailler au ministère de l'Élevage, s'occuper de la santé des animaux et pratiquer l'élevage. Je leur conseille également de commencer modestement : demander à leurs parents quelques animaux, bien s'en occuper, et développer progressivement leur troupeau. En deux ou trois ans, avec un suivi rigoureux, ils peuvent devenir de véritables éleveurs. L'essentiel est d'assurer l'alimentation et l'eau — c'est là le principal obstacle à l'élevage.

Il m'arrive aussi d'orienter certains étudiants vers mes collègues pour obtenir des conseils complémentaires.
Suivi des anciens étudiants
Jikolmai
Comment maintenez-vous le contact avec vos anciens étudiants ?
Douma Nguemessou
Je conserve les numéros de téléphone de mes étudiants. Certains ont réussi à ouvrir des pharmacies vétérinaires ; d'autres se débrouillent comme ils peuvent. À Moussoro, les gens commencent seulement à prendre l'habitude de faire soigner leurs animaux, même si la région est pourtant une zone d'élevage par excellence.

Ce suivi est une démarche personnelle. J'ai des étudiants installés à Klaïd qui me filment les animaux malades, me décrivent les signes cliniques, et je leur donne des conseils à distance. Mais il n'existe pas de système formel au niveau du département : si je pars, mes contacts partent avec moi.

Il serait souhaitable de mettre en place des canaux formels et pérennes pour le suivi des anciens — un répertoire des diplômés, une page Facebook ou un groupe WhatsApp du département. Cela permettrait aux étudiants actuels de s'inspirer des parcours de leurs aînés, et aux anciens d'alimenter ces espaces avec leur expérience.
Jikolmai
Ce suivi des anciens est en effet un point clé pour la mutualisation, le parrainage et l'appui à l'institution. Des canaux formels de type réseaux sociaux permettraient de rendre cela durable et institutionnel.

Quel regard portez-vous sur la préparation de vos étudiants aux exigences spécifiques des secteurs ruraux — agriculture et élevage ?
Préparation aux exigences du secteur
Douma Nguemessou
Le vétérinaire est un professionnel complet : il fait à la fois de l'agriculture et de l'élevage. Il récolte des foins pour ses animaux, produit des céréales. Je conseille à mes étudiants que lorsqu'ils rentrent chez eux, même sans moyens importants, ils peuvent commencer par conseiller leur famille sur la gestion des animaux. Par exemple, en matière de reproduction, il ne faut pas abattre les femelles sauf en cas de stérilité, d'accident grave ou de maladie incurable — or les parents, faute de formation, abattent souvent les femelles gestantes, ce qui réduit le cheptel à long terme.

J'ai observé ce phénomène lors de mes passages aux abattoirs pour des prélèvements : la grande majorité des animaux abattus étaient des femelles, ce qui est préoccupant pour l'avenir de l'élevage au Tchad. J'en ai parlé à mes collègues et à mes étudiants, en insistant pour qu'ils transmettent ce message à leurs familles.

J'aborde également le conflit éleveur-agriculteur : c'est l'éleveur qui en est souvent à l'origine, car ce sont ses animaux qui pénètrent dans les champs. Je leur enseigne que la première attitude doit être de s'excuser et de chercher à réparer les dégâts.
Jikolmai
Quelle place accordez-vous aux gestes professionnels dans votre formation ?
Douma Nguemessou
Les gestes professionnels sont très importants. Avant toute chose, j'apprends aux étudiants comment approcher un animal en toute sécurité : de quel côté s'approcher, comment lui parler pour le mettre en confiance, car un animal stressé peut blesser. Un cheval, par exemple, ne doit jamais être abordé avec peur ou brusquerie — il faut d'abord le rassurer.

Je leur enseigne ensuite les gestes cliniques de base : prise de température, voies d'administration des médicaments (orale, intraveineuse, intramusculaire, sous-cutanée). En pratique, je réalise d'abord le geste devant eux, puis chaque étudiant le reproduit. Les résultats sont évalués — la note tient compte de la qualité d'exécution.

Je leur enseigne également les protocoles de vaccination, notamment contre la rage : première injection à trois mois, rappel quinze jours après, puis annuellement.
Jikolmai
Prévoyez-vous des interventions de professionnels extérieurs dans votre planning hebdomadaire ?
Douma Nguemessou
Non, pas formellement. Cependant, certains de mes collègues emmènent régulièrement les étudiants aux abattoirs pour observer et apprendre à inspecter les viandes, identifier les saisies partielles ou totales liées à des parasites ou à la tuberculose. Ces sorties s'inscrivent dans le cadre des travaux pratiques de leurs cours.

Il serait néanmoins intéressant d'inviter des professionnels extérieurs — une fois par trimestre, par exemple — pour qu'ils partagent leur expérience avec les étudiants. Avec un effectif de 30 étudiants seulement, cela serait facilement organisable. Je n'ai pas encore sollicité cela, mais c'est une piste que je vais explorer à mon retour.
Entrepreneuriat et insertion par l'activité libérale
Jikolmai
La cellule d'orientation pourrait justement mutualiser et coordonner ces initiatives. Pour terminer, parlons d'entrepreneuriat. La fonction publique ne recrute pas, les diplômés restent à Moussoro sans emploi. Quel serait votre avis sur l'intégration d'un projet de création d'entreprise dans le parcours d'évaluation pour l'obtention du diplôme ?
Douma Nguemessou
À la fin de leur cursus, les étudiants ont acquis des bases intellectuelles solides. Ce qui leur manque, c'est de les mettre en pratique. Pour un vétérinaire, cela signifie soigner des animaux et pratiquer l'élevage. S'il n'a pas ses propres animaux, il peut commencer par soigner ceux des autres, tout en cherchant à en acquérir.

Je prends mon propre exemple : quand j'ai commencé à travailler en 2012, j'ai acheté deux chèvres. En 2021, malgré les aléas, j'étais à plus de 150 animaux. Je sais comment les nourrir et les soigner, et j'emploie désormais des personnes pour s'en occuper. Nos étudiants peuvent faire de même, à condition de s'y consacrer avec sérieux et patience — les bénéfices ne sont pas immédiats, il faut accepter de s'installer sur deux à quatre ans avant de pouvoir compter sur un revenu stable.

Mon premier salaire en pharmacie était de 10 800 francs par mois. Je l'ai accepté sans me plaindre, en me disant qu'il fallait d'abord nourrir sa vie. Et progressivement, je suis devenu éleveur.

Concernant l'intégration d'un projet entrepreneurial dans l'évaluation du diplôme : l'idée est bonne. Plutôt qu'un simple mémoire ou rapport de stage, on pourrait demander à l'étudiant de présenter un projet de création d'entreprise — par exemple, une clinique vétérinaire à Moussoro. Mais plus important encore, il faudrait que l'étudiant prouve avant la fin de sa formation qu'il a la volonté et les aptitudes pour entreprendre. Cela passe par l'implication régulière à la clinique du département.

Cela dit, à Moussoro, il n'est pas facile d'ouvrir une clinique et d'attirer des clients. Notre propre clinique ne reçoit que nos propres animaux. Pour l'élevage, je pense que l'aviculture — si elle est bien isolée et entretenue — pourrait être une activité viable à Moussoro, compte tenu du climat chaud qui limite certaines maladies virales.
Conclusion
Jikolmai
Merci beaucoup pour votre disponibilité et la richesse de nos échanges. Avez-vous un mot de conclusion ?
Douma Nguemessou
Je voudrais remercier le projet APES pour son travail. Depuis le début du projet, nous avons progressé : nous avons mis en ordre nos archives, structuré nos programmes de cours, et certains enseignants ont déjà mis leurs cours en ligne sur la plateforme. Nous avons également reçu un vidéoprojecteur qui facilite nos enseignements. C'est un plus important pour nous. Je rends compte régulièrement de l'avancement à la hiérarchie, et je continuerai à contribuer à ce travail.
Jikolmai
Merci beaucoup pour votre disponibilité et pour la qualité de nos échanges.